SAVEUR QUADRA
LUTTES INTESTINES
A DEUX C'EST MIEUX
SEPARATION & PSYCHE
HARO SUR LE TEMPS
LES Z'UNS LES Z'AUTRES
LE MONDE EXISTE
TUER LE RÊVE
MATOS
I HAD A DREAM
L'ESPRIT VOLATIL


 | TUER LE RÊVE
Mentalement, te sens-tu plus forte
qu'au moment du départ, ou ressens-tu une certaine usure?
Je me sens plus forte. Mais une lassitude s'est installée ces derniers
mois. D'un point de vue vélo, c'était plus monotone. Il faisait très
chaud, la route était moins belle.
Vous faisiez de longues étapes?
Au Laos on faisait plus de 100 kilomètres. Maintenant, quand
on regarde l'heure, on se dit : "Ohhh, il ne reste plus que 35 kilomètres.
Allez on y va!" Attention, je parle du plat, la montagne c'est différent.
Quand on répète ça souvent, ça devient emmerdant. Au Laos particulièrement,
parce qu'il n'y avait rien à voir, rien à faire.
Et puis on est coincées maintenant - ce qui n'était pas le cas avant
- par la durée limitée des visas. On est obligées de sortir avant
telle date, on ne peut pas trop s'arrêter. Ou alors on fait le choix
de s'arrêter, mais après il faut prendre un bus.
Nous, on n'a pas envie de prendre le bus. Si on le fait, c'est qu'on
ne peut vraiment pas faire autrement.
Quel as été le moment le plus fort depuis deux
ans, celui qui restera gravé dans ta mémoire, que tu n'oublieras jamais?
C'est difficile... C'est quand même l'arrivée au-dessus du Kalapathar,
ouais l'Everest, au Népal. Cette marche, ça a été quelque chose!
L'arrivée au Pakistan, aussi, parce que j'étais heureuse de sortir
d'Iran (rire) et que le Pakistan est un pays très joyeux. Il y a un
tel contraste entre l'Iran et le Pakistan! Pour moi, l'Iran est vraiment
un pays à part.
Quelle image as-tu de ta vie sociale passée,
celle d'avant ton départ?
Depuis ces derniers jours, où j'ai retrouvé la France, ce qui m'a
frappée, c'est que les gens sont cloisonnés, enfermés dans leur petite
boîte avec leurs problèmes, et qu'ils tournent autour. C'est en tous
cas l'impression que j'ai.
Mais c'est pareil pour moi, même à l'étranger : je suis toujours enfermée
dans mes problèmes!
Les gens des pays que je traverse ont des problèmes mais ils s'en
accommodent, ils accordent moins d'importance aux choses que nous.
Nous sommes très cartésiens, on veut savoir, on veut comprendre… j'ai
l'impression qu'eux s'en foutent. Ça me fait du bien de voir ça.
Je vais te raconter une anecdote qu'on nous a rapportée. Elle concerne
un type qui est allé en Chine. Il voulait acheter un ticket de train
pour une date donnée. Donc il se pointe la veille pour acheter son
billet de train. Il communique en anglais. La personne lui répond
:
"C'est pas possible." Il demande pourquoi. Réponse :
"C'est pas possible.
- Parce qu'il n'y a pas de train?
- Non non, c'est pas possible.
- Vous n'acceptez pas les étrangers?
- Si, mais c'est pas possible."
Bref, il cherche toutes les raisons possibles. Finalement il capitule...
et se rend compte quelques heures plus tard qu'il avait demandé un
billet de train pour la veille, il s'était trompé de date!
Donc le Chinois - c'est une attitude fréquente en Asie - ne lui dit
pas qu'il se trompe de date, il répond que ce n'est pas possible.
Eux s'en accommodent.
Autre anecdote, au Laos. On voulait prolonger notre visa. On va dans
les bureaux, on fait les démarches, on attend, on va chercher les
papiers, on se bat pour les obtenir, ça dure une demi-journée. Jusqu'à
ce qu'on arrive au dernier bureau où les mecs nous disent aussi :
"C'est pas possible."
Ils ne nous l'auraient jamais dit avant, ça leur passe largement au-dessus
de la tête. Ça oui, ça nous rend folles! Moins maintenant qu'avant
mais quand même, encore.
C'est d'une absurdité! Tu te rends compte qu'on n'a pas du tout le
même mode de pensée, ni le même imaginaire.
Tu me demandais si en moi des choses avaient changé : je pense que
je me battrais beaucoup moins qu'avant, beaucoup moins pour
tout ce qui est matériel… et même pour des causes, je ne sais plus…
je me pose la question.
Est-ce que réaliser son rêve, ça ne tue pas
le rêve?
Nonnn, non non. Par contre, je réalise UN rêve, ce n'est pas la même
chose. J'en ai déjà plein d'autres.
Mais il fallait que je le fasse sinon je l'aurais traîné toute ma
vie. Je vais être soulagée, j'aurai l'esprit libre pour passer à autre
chose.
Je pense que c'est important d'aller jusqu'au bout de son rêve, de
faire le pas pour le réaliser. Je crois que tout le monde peut et
doit faire ce qu'il a envie de faire.
Pas spécialement un tour du monde?
Non, si ton rêve c'est d'aller pêcher tous les dimanches et que tu
ne le fais pas, c'est frustrant.
As-tu
le sentiment que vous faites rêver des gens?
Oui, je crois... parce qu'on nous le dit. Je sais que moi, ça m'aurait
fait rêver... ça m'a fait rêver d'ailleurs!
Mais il n'y a pas la volonté de faire ça. On peut apporter quelque
chose aux gens. Du rêve tout simplement, un truc un peu virtuel.
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